Introduction.
"Une,
jeune fille de seize ans fut violée par six soldats et tirée
de cinq coups de baïonnette parce qu'elle résistait". En écoutant ce témoignage, on songe directement à une victime africaine. Et pourtant ce témoignage est belge et a été
recueilli en 1914 lors de l'invasion allemande, appelée "Viol de la Belgique". Si l'usage du viol comme arme de guerre a toujours existé dans l'histoire des conflits, le
vocable médiatisé du " viol comme arme de guerre" est récent.
Je veux analyser avec vous l'évolution de l'utilisation stratégique des violences sexuelle dans l'évolution des conflits. Il s'agit de montrer ici que la violence sexuelle est une arme de guerre intemporelle mais universelle dans l'histoire des conflits. Il s'agira ensuite de
comprendre pourquoi le corps des femmes est devenu un véritable champ de bataille et une cible
stratégique. Enfin, on analysera leurs conséquences à la fois individuelles et collectives.
1. Une arme de guerre intemporelle et universelle
Contrairement à certaines idées reçues, le viol est une arme de guerre intemporelle et universelle. On ne
peut recourir à des explications géographiques et culturelles qui prétendent que ce type de violences est lié à des cultures ou traditions barbares ou sauvages déterminées. Dans toutes les
guerres, les violences sexuelles sont repérables, cependant elles varient dans leur étendue et prennent des stratégies différentes en fonction de la nature des conflits et du dessein
politico-militaire à atteindre.
a. Préhistoire et
Antiquité
L'histoire des
guerres des tribus primitives et de l'Antiquité ont montré un soutien évident au viol comme arme de
guerre en exploitant l'idée que les femmes conquises sont des objets de possession et de contrôle des hommes ainsi que des trophées du champ de bataille. Les viols et les pillages constituaient une motivation
de recrutement et des avantages en nature offerts aux soldats en récompense pour les services rendus. Dans l'Ancien Testament, les tribus hébraïques
envahissant Cana, par exemple, ont capturé différents butins de guerre parmi lesquels des femmes :
"Moïse s'emporta contre les commandants des forces,(…) Il leur dit : Pourquoi avez-vous laissé la vie à toutes les femmes ? Ce sont elles qui, sur les conseils de
Balaam, ont été pour les Israélites une cause d'infidélité à Yahvé dans l'affaire de Péor : d'où le fléau qui a sévi sur la communauté de Yahvé. Tuez donc tous les enfants mâles. Tuez aussi
toutes les femmes qui ont connu un homme en partageant sa couche. Ne laissez la vie qu'aux petites filles qui n'ont pas partagé la couche d'un homme, et qu'elles soient à vous". Nob 31, 14-18
Sous la Rome
antique, Romulus et ses troupes utilisèrent le viol comme arme de guerre à des fins de domination et de procréation à grande échelle. Jusqu'au
20ème siècle, très peu de documents font référence au viol comme arme de guerre. Pourtant, selon Susan Brownmüller, le viol a bien accompagné les guerres de colonisation et de religion que les guerres des révolutions. Ces viols entraient dans une logique
évidente de destruction des clans, de leur fierté et de leurs structures sociales.
c. Période des grandes guerres
Il faut attendre
la Première Guerre mondiale pour que le viol comme arme de guerre fasse l'objet d'une documentation plus consistante. Dans cette stratégie de terreur, l'armée allemande a délibérément incendié des maisons, tué des civils, pillé des
villages et violé de manière généralisée et systématique des
femmes. Durant la Seconde Guerre mondiale, s'il y a eu une différence dans le comportement
à l'égard des femmes entre les armées de libération et les
armées de conquête et d'assujettissement. Chacune des parties s'est rendue coupable de viols, à des fins de domination, de terreur,
d'humiliation et de génocide des « peuples inférieurs".
Malgré l'adoption en
1949 de la Quatrième
Convention de Genève relative à la protection des civiles en période de guerre, la seconde moitié du
20ème siècle est marquée par la continuation de violations graves au droit humanitaire
international. On retrouve ainsi plusieurs cas de viol des femmes dans l'histoire des guerres à travers l'histoire de l'humanité. Comment expliquer
cette prolifération de la violence sexuelle ?
On observe une évolution évidente de la nature et des stratégies des conflits au cours
du 20 ème siècle :
- Il y a une mutation des cibles stratégiques du militaire au
civil.
- La participation actives des civiles
dans les guerres constitue le nouveau paysage des conflits.
- Les zones de combats étaient, dans
la mesure du possible, étaient limitées au champ de bataille, éloignées des populations civiles. Aujourd'hui, les conflits se caractérisent par une
forte urbanisation et une certaine familiarité entre ennemis.
- les
zones de combats se sont étendues aux villes et villages où il y a un lien de proximité culturelle,
géographique et sociale entre les agresseurs et leurs victimes.
- Cette
proximité favorise un sentiment de haine et de vengeance dans les relations interpersonnelles.
- Les
populations civiles, prises en otage entre les forces années, perdent leur neutralité et sont contraintes
de choisir et de s'engager d'un côté ou de l'autre afin d'assurer leur protection.
Ce face à face de civils sans règles mène à
une escalade des violences. La mort de civils n'est plus seulement un simple dommage collatéral mais fait partie d'une politique délibérée et stratégique de contrôle et de
victoire sur l'ennemi. La militarisation accrue de la société civile et la prolifération des armes légères bon marché rendent difficiles les processus de paix et le vivre ensemble après un
conflit interne. La guerre n'est plus une affaire de la classe politique seulement mais de toute la société.
Le corps des femmes comme
champ de bataille
Les femmes sont davantage exposées que les hommes aux viols et autres formes de violences sexuelles en période de conflits en raison de l'exacerbation des relations de genre, du culte de la virilité ainsi
que de l'effondrement des garde-fous sociaux. A cela, il faut ajouter un autre
élément : leur appartenance à une identité ethnique et/ou religieuse,
nationale, politique, etc.
En effet, dans la plupart des sociétés, les femmes représentent "la construction symbolique de la communauté ou du groupe". Associées en tant que symbole de l'identité culturelle, de la reproduction et de la survie de leur communauté, les femmes deviennent les cibles directes d'une propagande sexualisée des combattants. A travers l'humiliation et la violence infligées par le viol des femmes, c'est
donc une société toute entière qui est symboliquement violée, détruite et dépouillée de son humanité.
Conséquences du viol comme
arme de guerre
En temps de paix comme en temps de guerre, le viol de droit commun reste une expérience traumatisante pour la victime et son entourage. Les paramètres du
viol comme arme de guerre sont plus complexes. Il se distingue en partie du viol de droit commun par son contexte
de guerre, son haut degré de violences et par ses conséquences induites et recherchées, à la fois multidimensionnelles et collectives. Le viol vise à la fois une destruction physique et mentale de la victime et une destruction totale de
l'organisation de sa communauté
et/ou de son Etat.
Conséquences individuelles et collectives
Outres
les nombreux traumatismes inhérents à la guerre, les victimes de viols comme arme de guerre subissent souvent des violences supplémentaires d'une
gravité extrême et inacceptable : esclavage sexuel, prostitution forcée, actes de torture, mutilations sexuelles,
grossesse et stérilisation forcée, etc. Après ces violences, les victimes sont lâchement assassinées-
on pourrait même dire "délivrée" face à l'ampleur de l'horreur subie - ou abandonnées et laissées pour mortes. Le
viol entrainent chez la victime des altérations de sa santé physique émotionnelle et psychologique, et ce pour le reste de sa vie. Les victimes subissent un
traumatisme profond accompagné d'un
sentiment de honte et d'humiliation extrême - vu que le crime est souvent perpétré devant des témoins, des membres de la famille ou du village – d'une altération de l'estime de soi et d'une dévalorisation sociale.
Le viol comme
arme de guerre vise également une destruction totale de la communauté et/ou de l'Etat adverse. Il a des conséquences désastreuses sur le plan social et des valeurs communautaires et
sur le plan économique et juridique.
a. Social : Les épouses violées sont
pour la plupart rejetées par leurs maris qui ne supportent plus de vivre au quotidien avec le
souvenir insupportable de la guerre et de l'humiliation subie. Les jeunes filles perdent tout espoir pour se reconstruire une vie avec l'espoir d'un
foyer futur. La victime qui avoue publiquement avoir subi des sévices sexuels, jette le déshonneur sur l'ensemble
de sa famille qui sera elle-même mise à l'écart de la communauté.
b. Valeurs humaines et culturelles : Le viol réussit à gangréner en profondeur le tissu social et les valeurs
humaines et culturelles de la communauté. Il s'inscrit en déshumanisant et en détruisant la communauté et
ses futures générations. On ne peut rester sans craintes pour l'avenir des milliers d'enfants issus de ces viols,
non désirés, rejetés voire persécutés par la population locale, ou ces enfants traumatisés témoins
impuissants du viol et du meurtre de leur parents.
c. Le viol a tellement été utilisé en toute impunité et de manière systématique qu'il tend à s'enraciner dans l'inconscient collectif comme un crime de droit commun parmi tant d'autres. Le renforcement de la pauvreté et du système patriarcal peuvent également expliquer ce regain de violences domestiques à
l'encontre des femmes à l'issue des conflits armés.
d. Justice et politique de l'impunité. Briser le silence :
Bien que le viol soit souvent commis en public, son règlement reste considéré comme une affaire familiale et privée. Les femmes et les
hommes ayant subis ces viols se sentent davantage coupables que victimes. Craignant la honte, le mépris et
/ou les représailles de leurs agresseurs, il est très difficile pour les victimes de déclarer les faits aux rares
centres médicaux et d'aide juridique existants. Or, parler et désigner le coupable, c'est rompre le silence et sortir de se sentiment injuste de culpabilité. Cette prise en charge psychosociale des victimes nécessite des compétences spéciales et des centres adaptés ; malheureusement difficiles à trouver dans une communauté totalement désorganisée et déchirée par la guerre. Les victimes doivent pourtant être écoutées et crues : c'est
la première étape dans le processus d'évacuation du traumatisme.
Conclusion
Comme
nous le prouvent certains écrits historiques, le viol est une arme de guerre universelle
et intemporelle. Seule son utilisation stratégique est adaptée en fonction de la nature des conflits et du dessein politico-militaire poursuivi. Dans
le cadre de ces stratégies de guerre, l'appartenance à une identité ethnique, religieuse, nationale
et/ou politique des femmes a toute son importance. Le corps des femmes devient un véritable champ de
bataille, une cible stratégique où le viol et les autres formes de violences sexuelles constituent des armes de guerre à des fins de reproduction à
grande échelle ou à des fins de destruction de la victime et de sa communauté toute
entière.
Les
conséquences à la fois multidimensionnelles et collectives du viol sont dévastatrices. Au delà des lésions physiques et psychologiques qu'elles provoquent chez les
victimes, c'est toute une communauté qui est souillée,
humiliée et déshumanisée. En s'attaquant au corps des femmes, symbole communautaire par excellence surtout
dans les sociétés patriarcales, ce type d'arme de guerre parvient à gangréner en profondeur les valeurs humaines et culturelles de la communauté et de ses générations futures. Elles détruisent l'ensemble du tissu social et l'organisation socio-économique. De plus, il reste difficile pour les victimes de sortir du silence, de porter plaintes afin d'ouvrir
une enquête judiciaire par crainte de stigmatisation de la famille et/ou de représailles des
agresseurs.
Face à cette politique
d'impunité, les ONG doivent poursuivre leurs objectifs de
sensibilisation et d'information auprès des populations victimes de cette stratégie politico-militaire et de renforcer leur plaidoyer politique auprès des instances internationales. La
Communauté internationale, quant à elle, a la responsabilité de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer
la sécurité des civils. Elle a le devoir de garantir et de renforcer le respect du droit international humanitaire dont sont soumis les gouvernements
nationaux.
Le vocabulaire du viol comme arme de guerre est
apparu dans les années 1990 lorsque la Communauté internationale s'est horrifiée face aux répercussions des viols et autres formes de violences sexuelles systématiques et généralisées à
l'encontre des femmes en Bosnie et au Rwanda.
"Or les prises, le reste du butin que la troupe partie en campagne avait razzié, se montaient à six cent
soixante-quinze mille têtes de petit bétail, 33 soixante-douze mille têtes de gros bétail, 34 soixante et un
mille ânes, 35 et, en fait de gens, de femmes n'ayant pas partagé la couche d'un homme, trente-deux mille personnes en tout. 36 La moitié en fut assignée à ceux qui avaient fait campagne, soit trois cent trente-sept mille cinq cents têtes de petit bétail,
37 dont six cent soixante-quinze en redevance pour Yahvé, 38 trente-six
mille têtes de gros bétail, dont soixante-douze en redevance pour Yahvé, 39 trente mille cinq cents ânes, dont soixante et un en redevance pour Yahvé,
40 et seize mille personnes, dont trente-deux en redevance pour Yahvé. 41 Moïse donna à
Éléazar le prêtre la redevance prélevée pour Yahvé, comme Yahvé l'avait ordonné à Moïse". Nbr 31, 32-41.
Selon l'historien A. J.Toynbee, l'année allemande utilisa le viol
comme arme de guerre sur la population locale belge et française afin de créer "
délibérément une compagne de terreur
pendant les trois premiers mois de la guerre. S. Brouwnmiller, Le viol. Paris, Stock, 1976, p.55
Les symptômes de cette souffrance morale sont nombreux : cauchemars, aménorrhées, maladies à répétition, troubles obsessionnels du comportement, phobie du contact physique, frigidité, etc. Quant aux altérations physiques, elles sont également multiples et irréparables : destruction des organes reproducteurs suite aux avortements clandestins ou aux mutilations sexuelles, contamination
de maladies sexuellement transmissibles (danger également pour le
partenaire, le mari et le futur enfant) et des problèmes de santé génésique ou gynécologiques chroniques (stérilité, fistules génitales, rupture de la
paroi de l'anus et du vagin, incontinence, cystite inflammatoire. etc.).
Commentaires